Le 19 novembre 2023, l’Argentine a basculé. À sa tête désormais, un président prônant un modèle extractiviste et anti-industriel. Roberto Salvarezza, ministre des Sciences et des Technologies de 2019 à 2021 sous la présidence d’Alberto Fernández, peut en témoigner dans le détail. En 2021 et 2022, il a en effet présidé les sociétés YPF Technologies (Y-Tec) puis YPF Litio, qui œuvraient en faveur de l’industrialisation du lithium. Il nous raconte ici les différentes étapes d’un projet né au début des années 2010, et comment celui-ci a été stoppé net après l’accession au pouvoir de Javier Milei. Pour l’ancien ministre, « le vieux schéma colonial se répète. L’ajout de valeur se fait dans les pays développés et nous, on fournit la matière première ».
À quand remonte le projet d’industrialisation du lithium en Argentine ?
L’idée de monter dans la chaîne de valeur des batteries électriques apparaît au début des années 2010, sous la présidence de Cristina Kirchner. « On a le lithium, pourquoi ne produirait-on pas les batteries ? », suggérait la présidente argentine devant un parterre de scientifiques. Cela a été le début d’une longue trajectoire semée d’embûches. En 2012 a été créée la société YPF Technologies, ou Y-Tec, au sein de laquelle a été installée, quelques années plus tard, une usine pilote produisant les premières cellules expérimentales de batteries lithium-ion. La vraie rupture est ensuite intervenue avec l’arrivée au pouvoir de Gabriel Boric au Chili et d’Alberto Fernández en Argentine. Une convergence de vues s’est produite entre les deux pays, qui se sont mis à penser la chaîne de valeur complète du lithium. Il ne s’agissait plus seulement de passer de la saumure (salmuera) au carbonate, ce qui constituait déjà une valeur ajoutée, mais d’aller plus loin, jusqu’à la fabrication de composants électriques. Le Chili réservait déjà à l’industrialisation une part de sa production, environ 12 %. En Argentine, les premiers effets se sont fait sentir deux ans après l’accession au pouvoir d’Alberto Fernández, avec la création de l’usine Unilib, destinée à produire des cellules de batteries, à une échelle industrielle cette fois.
Comment pensiez-vous vous procurer le lithium ?
Il restait en effet à mettre la main sur l’essentiel : la matière première, détenue par les entreprises minières. En 2022, l’américaine Livent a accepté de vendre à Y-Tec quinze tonnes de carbonate de lithium, de quoi faire fonctionner l’usine pendant un an. L’idée phare du projet a alors fait son apparition : imposer au niveau national qu’une petite fraction de la production de carbonate de lithium (de l’ordre de 5 à 10 %) soit réservée à l’industrialisation sur le sol argentin. Cela existe déjà au Chili.
Quelle a été la réaction des entreprises minières étrangères ?
Les entreprises étrangères ont fait pression sur les décideurs politiques, en particulier sur les gouvernements provinciaux, qui ont besoin de l’argent du lithium. On a aussi vu fleurir dans le débat public de soi-disant experts du lithium défendant allègrement les intérêts miniers. Dans les revues scientifiques se sont multipliés les articles mettant en doute la faisabilité du projet et cherchant à le discréditer. L’Argentine n’a pas le cobalt et le nickel nécessaires à la production de batteries, disaient-ils. Ou encore : l’industrialisation affectera les exportations argentines, en réduisant les investissements miniers et les entrées de devises étrangères dont le pays a besoin. Le premier argument n’était cependant pas pertinent, car Unilib prévoyait de s’appuyer sur la technologie des batteries LFP (lithium-fer-phosphate) : le cobalt et le nickel n’étaient donc pas indispensables. Quant au second, il ignorait que le projet ne concernait qu’une fraction minime de la production de carbonate de lithium, et non son intégralité.
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Mais le projet a continué d’avancer. En 2022 a été créée la société YPF Litio, chargée de mener des explorations dans les salars argentins. Puis, lors de la mesa del litio (la table de concertation sur le lithium) en 2023, le Secrétariat aux affaires stratégiques (SAE) a défendu l’adoption d’une loi imposant qu’une fraction de la production de carbonate de lithium soit consacrée à l’industrialisation.
Comment l’opposition des entreprises minières a-t-elle évolué ?
Elle était colossale au départ, mais elle s’est peu à peu amenuisée. J’ai eu l’occasion de parler avec beaucoup d’entreprises. Elles voyaient l’industrialisation comme une menace pour l’exportation : si on industrialise, on exportera moins, c’est ce qu’elles craignaient. Mais nous leur avons démontré que les deux n’étaient pas incompatibles. Seul un petit pourcentage de la production devait être réservé au marché intérieur, à la région ou au Mercosur. Les entreprises ont fini par accepter l’idée d’une quote-part, mais restaient réticentes à ce que la mesure soit inscrite dans la loi. Les discussions ont suivi leur cours.
Quelle a été l’attitude de l’Europe ?
Nous n’étions pas opposés à ce que des entreprises étrangères participent au projet en association avec YPF. Cela pouvait être, par exemple, une entreprise italienne avec YPF, mais ce sont finalement des fonds de pension allemands qui ont manifesté leur intérêt pour s’associer à Y-Tec dans la production à grande échelle de batteries LFP sur le sol argentin. Ce modèle était possible. L’Europe montrait indéniablement de l’intérêt pour notre proposition, notamment parce qu’elle n’avait qu’un seul projet minier important en Argentine, celui d’Eramet. À ce sujet, je garde bien en mémoire un séminaire de décembre 2023 auquel j’ai participé et au cours duquel l’Union européenne nous avait soutenus : « Les pays latino-américains veulent s’industrialiser. Sommes-nous capables de penser un plan d’investissement productif et inclusif ? Cela ne veut pas dire take the lithium and run », déclarait Félix Fernández-Shaw, le représentant de l’UE pour l’Amérique latine. Avant d’ajouter, plus tard dans les discussions : « L’Europe ne cherche pas seulement sa propre transition énergétique, mais celle du monde entier. » Ce séminaire a été très tendu. Évidemment, les constructeurs automobiles états-uniens et chinois tenaient à garder pour eux une partie du carbonate. Cela peut s’entendre, et d’ailleurs les entreprises européennes le voulaient aussi. Mais je le répète : cela n’est en rien incompatible avec l’ajout de valeur dans notre pays.
Comment le projet a-t-il été reçu par les provinces argentines ?
Du côté des provinces, les avancées étaient considérables aussi. Dans les discussions, il existait un quasi-consensus sur l’importance d’industrialiser le secteur. Seuls subsistaient des désaccords sur les modalités : les provinces craignaient que l’État central empiète sur leur maîtrise des ressources minières. […] Avoir le soutien des provinces était indispensable pour nous, car elles contrôlent bon nombre de députés et de sénateurs au Congrès.
Que s’est-il passé après l’arrivée de Javier Milei à la Casa Rosada ?
L’accession au pouvoir de Javier Milei a porté un sérieux coup d’arrêt au projet. Un nouveau président a été nommé à la tête d’YPF, qui n’a eu d’yeux que pour l’exploitation du pétrole et du gaz non conventionnels de Vaca Muerta. Du jour au lendemain, Y-Tec n’a plus fait la moindre annonce publique sur le sujet, et le SAE a été purement et simplement supprimé. De mon côté, j’ai démissionné de mes deux postes de président, considérant que les conditions n’étaient plus réunies pour permettre au projet d’avancer. Depuis, le silence sur le sujet est assourdissant. Un désastre. La députée nationale Julia Strada (Union pour la patrie) a présenté une proposition de loi sur une quote-part industrialisable, dans la continuité de notre proposition. Mais les médias l’ont aussitôt critiquée avec de faux arguments. Bien qu’il soit minoritaire au Congrès, Javier Milei le contrôle en négociant avec les gouverneurs provinciaux et leurs représentants au Parlement. Ce à quoi nous assistons, c’est à une primarisation générale de l’économie. Le vieux schéma colonial se répète. L’ajout de valeur se fait dans les pays développés et nous, on fournit la matière première.
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